Fulcanelli : quelle Rose-Croix ?

Christophe de Cène
 

Nous eûmes le privilège, chez notre ami rose-croix Alejandro, de nous voir commenter une première édition du Mystère des Cathédrales, ouvrage du célébrissime alchimiste Fulcanelli. L’exemplaire dont il est question ici fut annoté par un haut dignitaire Rose-Croix, essentiellement sous la forme de soulignements en rouge des passages concernant cette fraternité. Ainsi, page 21, l’initié met en évidence un paragraphe crucial : « N’oublions pas qu’autour de la croix lumineuse vue en songe par Constantin apparurent ces paroles prophétiques qu’il fit peindre sur son labarum : In hoc signo vinces ; tu vaincras par ce signe. »

Alejandro commente : cette formule, rose-croix par excellence, figure dans l’un des textes fondateurs de l’ordre au XVIIe siècle, Les Noces Chymiques. Eugène Canseliet, unique disciple de Fulcanelli, nous le rappelle dans Deux Logis Alchimiques, publié en 1945 chez Jeans Schemit.  « Le premier jour de ses Noces chymiques, Christian Rosencreutz nous indique clairement la route qu'il choisit, à l'aide du sceau qui fermait sa lettre et qu'ornait une croix soulignée par la fameuse  déclaration : In hoc signo + vinces.» (p. 69).

Eugène Canseliet accorde à cette phrase une telle importance qu’il  fit graver sur sa pierre tombale :

EVGENE CANSELIET
FCH
IN HOC SIGNO
VINCES
+

Canseliet s’explique sur les initiales FCH dans ses commentaires du Mutus Liber (deuxième planche) : « en notre qualité de Frère Chevalier d’Héliopolis… ». Or, c’est aux Frères d’Héliopolis qu’est dédié le Mystère des Cathédrales.  Quelle est donc cette mystérieuse fraternité ? Héliopolis veut dire « cité du soleil ». C’est le titre d’une utopie célèbre de l’humaniste italien Campanella, qui fut rose-croix ou pour le moins proche de la confrérie. L’auteur des Noces Chymiques, Andreae, révèle dans une lettre écrite en 1642 : « Nous nommions entre nous la fraternité Cité du Soleil ». C’est donc aux frères de la Rose-Croix que Fulcanelli dédie le Mystère des Cathédrales.

On ne s’étonnera pas dès lors de voir Canseliet déclarer (Le Feu Du Soleil, entretien avec Robert Amadou, Pauvert) :

R.A.
Comment savez-vous s'il [Fulcanelli] est mort ou vivant aujourd'hui?
E.C.
Je n'en sais rien du tout. Mais, pour eux, le temps ne compte pas. Pour lui, tout au moins. Quand je dis « eux », je pense aux adeptes du genre de Saint-Germain, qu'il rencontre certainement. Ils communiquent entre eux, à leur gré. C'est pourquoi les Rose-Croix passent pour être invisibles.

Comme on le voit, l’appartenance de Fulcanelli à la fraternité ne fait aucun doute pour son disciple, lequel écrit encore dans son Alchimie Expliquée sur Ses Textes Classiques (Pauvert) : « Devant le mouvement grand et louable de réel intérêt, qui se développe sans cesse, nous ne doutons pas que l'aréopage des Adeptes, celui des frères de la véritable Rose-Croix ou Rosée cuite, n'approuve pleinement notre décision d'enseigner plus clairement et davantage. »

Mais revenons à l’exemplaire annoté du Mystère des Cathédrales, qu’Alejandro commente :

Voyez, page 35, l’initié Rose-Croix entoure « Notre-Dame-de-Confession, célèbre Vierge Noire des cryptes Saint-Victor à Marseille ». Or, comme vous le savez, Fulcanelli fut reçu, durant la première guerre mondiale et comme plus tard Paul Valéry, par un rose-croix nommé Hyppolite Ebrard, dans un petit hôtel particulier faisant face à l’abbaye Saint-Victor. Les alchimistes savent la force du symbole de la Vierge Noire…

Plus loin, la page 85 est également annotée : on y souligne le fait « qu’on appelait les grands maîtres de la Rose-Croix frères de la rosée cuite », allusion alchimique, limpide pour l’initié, à la rosée de mai et des matins de printemps, agent de l’œuvre.

Vous trouverez aussi dans les Demeures Philosophales, second ouvrage de Fulcanelli, de très beaux passages touchant la fraternité.

De fait, l’adepte revient sur la Rose-Croix dont il considère Jacques Cœur (argentier du roi Charles VII) et le célèbre comte de Saint-Germain comme des membres éminents. Beaucoup, cependant, vivant isolés, ne « craignent point d’être jamais connus, pas même de leurs confrères ». Fulcanelli, qui garde l’anonymat, appartient à l’évidence à ceux-ci.

Avec nostalgie, l’adepte évoque dans Les Demeures un cabaret montmartrois : « A propos du chat, beaucoup d'entre nous se souviennent du fameux Chat-Noir, qui eut tant de vogue sous la tutelle de Rodolphe Salis ; mais combien savent quel centre ésotérique et politique s'y dissimulait, quelle maçonnerie internationale se cachait derrière l'enseigne du cabaret artistique ? Et en note de bas de page : Rodolphe Salis imposa au dessinateur Steinlein, auteur de la vignette, l'image du moulin de la Galette, celle du chat, ainsi que la couleur de la robe, des yeux, et la rectitude géométrique des moustaches. Le cabaret du Chat-Noir, fondé en 1881, disparut à la mort de son créateur en 1897. »

Le cabaret du Chat-Noir fut fréquenté par les Rose-Croix les plus en vue du Paris de l’époque : Papus, Stanislas de Guaita et Joséphin Péladan, fondateurs de l’Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix. Au piano-bar du Chat-Noir, on vit un musicien aussi prestigieux qu’Erik Sati, rose-croix comme son ami Debussy. La pièce de Satie intitulée « Du Chat Noir à la Rose-Croix » n’a d’autre origine.

Reste une question : à quelle Rose-Croix, au juste, appartient Fulcanelli ? Celle fondée par Christian Rosenkreutz (1378-1484), traditionnel mais mythique père de la fraternité ? De l’avis même de Fulcanelli (Les Demeures Philosophales) : « C'est une fable et rien de plus. »

C’est aussi l’avis de Serge Hutin, docteur ès lettres et grand spécialiste du sujet, qui écrit dans « Rose-Croix d’Hier et d’Aujourd’hui », à propos de Christian Rosenkreutz : ce nom allégorique n’a jamais désigné une personne ayant existé, au même titre qu’Hiram dans la franc-maçonnerie.

Si le personnage est mythique, restent les dates : Christian Rosenkreutz (1378-1484).
 

HISTOIRE SECRETE DE LA ROSE-CROIX

Si la Rose-Croix est l’œuvre d’un collège de neuf sages, comme le veut la tradition, sa période de création nous est rapportée par les trois textes fondateurs de l’histoire publique et donc visible de l’ordre :

La Fama Fraternitatis, 1614
La Confessio Fraternitatis, 1615
Les Noces Chymiques de Christian Rosenkreutz, 1616, texte de Valentin Andreae (1586-1654) écrit en 1604 et publié 12 ans plus tard.
 


Armoiries de Valentin Andreae
 

Christian Rosenkreutz étant un mythe, on comprend que l’idée rosicrucienne se développe de 1378 à 1484, et cela dans un milieu chrétien nécessairement catholique (l’Europe de l’ouest avant la réforme protestante). Or, ces dates sont loin d’être anecdotiques dans l’histoire de la chrétienté :

1378 : Mort du pape Grégoire XI. Urbain VI est élu à Rome. Mais les cardinaux élisent la même année Clément VII, déclarant Urbain illégitime. C’est le Grand Schisme d’Occident, avec deux papes (Rome et Avignon). Le schisme se termine en 1417 seulement (il y aura jusqu’à trois papes simultanément).

1484 : Rome, mort du pape Sixte IV. Innocent VIII lui succède. C’est là encore une période trouble : après cette date, les papes ont bien mauvaise presse. Témoin Rodrigo Borgia, pape sous le nom d'Alexandre VI de 1492 à 1503, à la réputation sulfureuse : en 1470, alors qu’il est déjà prêtre, il fait la connaissance d’une jeune romaine qui lui donnera quatre enfants. A 58 ans, il rencontre une belle italienne… âgée de 15 ans. Une fille naîtra de cette liaison. Plus tard, au Château Saint-Ange, le pape viole le jeune et beau Astorre Manfredi, seigneur de Faenza. A la mort d’Alexandre VI, on évoque un pacte avec la Diable tant la conduite du pape est scandaleuse, et les intrigues, empoisonnements et malversassions en tout genre sont légion. Cette situation de débauche conduira naturellement, par réaction, à la réforme luthérienne, nouvelle fracture de l’église chrétienne.

C’est dans ce contexte, et dans ce laps de temps (1378-1484), que se développe l’humanisme de la renaissance italienne. Et la rose-croix.

Une figure majeure de la fraternité naissante est connue : il s’agit de Thomas James. Cet homme humble et d’une grande piété naquit à Saint-Aubin-du-Cormier, petit village des marches de Bretagne situé dans l’arrière pays du Mont-Saint-Michel. Sa maison natale porte encore le nom de « Maison de la rose rouge », en référence aux armoiries des James : d'azur, au chef d'or chargé d'une rose de gueules. A ce blason s’ajoute le droit, par dérogation papale, d’y associer la croix, honneur insigne habituellement réservé aux archevêques. On retrouvera l’association de la rose et la croix dans le sceau de Luther et, plus tard, sur les armoiries de Jean-Valentin Andreae, auteur des Noces Chymiques.

Mais n’anticipons pas : nous sommes au début des années 1470 et Sixte IV occupe le trône de saint Pierre. Une forteresse s’avère stratégique pour le souverain pontife : le château Saint-Ange, dédié à saint Michel. Un homme de confiance s’impose comme gouverneur, un proche du pape : ce sera Thomas James, ami et confident de Sixte IV. Alors commence une période de retour en grâce des humanistes. Il faut bien avouer que l’accueil de l’église était jusqu’alors tout sauf enthousiaste, en particulier sous le pontificat de Paul II, prédécesseur de Sixte IV. Paul II persécutera en effet les humanistes de l'Academia Romana.

L'Academia Romana

Avec Laurent Valla et son élève Pomponio Leto, l’humanisme a pris en Italie une dimension de courant philosophique à part entière. Leto fonde l’Academia Romana, avec Philippe Buonaccorsi et quelques universitaires (une quinzaine au total). Ces académiciens se réunissent dans les catacombes, en particulier celle de Saint-Calixte où subsistent des inscriptions relatives à Leto. Une véritable société secrète s’organise, avec l’idée d’un retour au savoir grec et romain de l’antiquité. En 1468, Paul II accuse l’académie de promouvoir le paganisme. Le pape dissout l’assemblée, fait arrêter et torturer ses membres, dont Pomponio Leto alors à Venise. Ces persécutions durent jusqu’à la mort de Paul II en 1471. Mais le changement de cap de l’église ne tarde pas : Thomas James, que nous n’hésiterons pas à qualifier de premier rose-croix, se lie d’amitié avec Pomponio Leto (lequel lui dédira plusieurs ouvrages), dont il admire le savoir. Thomas est lui-même docteur en théologie et son érudition est unanimement saluée. Ainsi, l’homme de confiance du pape et gouverneur du château Saint-Ange à Rome ne tarde pas à convaincre le saint siège de soutenir l’Academia. Jusqu’en 1484, humanisme et catholicisme semblent réconciliés.


Armoiries et portrait de Thomas James

A la mort de Sixte IV, Thomas James n’a plus sa place à Rome et va regagner la Bretagne armoricaine. Buonaccorsi, quant à lui, a déjà quitté l’Italie et gagné la Pologne. Il devient l’un des proches de la famille de Nicolas Copernic : une seconde révolution, scientifique celle-là, est en marche. L’héliocentrisme, refusé par Rome, sera toléré, voire soutenu en Pologne et en Allemagne : la terre n’est plus immobile mais tourne autour du Soleil. Cette théorie sera enseignée à l’université luthérienne de Tübingen, dirigée par la famille du rose-croix Valentin Andreae. C’est là que l’astronome-astrologue Kepler étudie la théologie et l’astronomie, dont le système de Copernic. La science moderne est née. Née d’un cheminement d’Italie vers l’Allemagne, encadré par la Rose-Croix. C’est en effet au cercle de Tübingen, dirigé par Andreae, que l’on doit les premiers manifestes rosicruciens de l’histoire. De société secrète et persécutée, la confrérie devient société discrète.

Hommage discret du Rose-Croix Fulcanelli à l'un des pères de la fraternité : en couverture et au dos des Demeures Philosophales de Fulcanalli (1er et 2eme éditons) figurent la Cloche du roi Marc à Saint-Pol-de-Léon en Bretagne (à gauche) et les armes de Robert Jolivet (abbé du Mont-Saint--Michel de 1411 à 1444) sur les remparts du Mont (droite). Le roi Marc est une figure majeure du cycle arthurien et de la quête du graal. Né près du Mont-Saint-Michel quand Jolivet en était l'abbé, Thomas James fut évêque de Saint-Pol-de-Léon. Ce clin d'œil en couverture est d'autant plus singulier qu'aucun paragraphe des Demeures Philosophales ne se rapporte au Mont-Saint-Michel ou à Saint-Pol-de-Léon. 



Il faut dire que la réforme protestante de Luther était passée par là ; Luther dont le sceau fut la rose et la croix. Est-ce la raison pour laquelle Robert Ambelain écrit (Templiers et Rose-Croix, 1955) « La réforme fut avant tout un mouvement rosicrucien » ?
 

Der Christen Hertz Rosen geht
Wann mitten unterm Kreuze steht.

Le cœur du Christ devient rose
Quand il est au milieu, sous la croix.


Martin Luther

Sceau de Luther

 

Voir l'exemplaire rose-croix du Mystère des Cathédrales